JUVÉNAL


JUVÉNAL
JUVÉNAL

«La colère, a dit un sage, est l’affaire des dieux ou de Dieu, selon la préférence.» L’homme ne l’exerce jamais sans risques. Se manifester en fureur, c’est bien souvent, en effet, s’exposer au ridicule. Sur le plan littéraire de la satire, connaît-on jamais sa valeur et la juste portée de son offensive? À cet égard, le mode satirique oscille toujours au point de rencontre d’un tournant du monde, de quelques traditions plus ou moins discutables et d’une personnalité qui les exprime. «Indignatio facit versus » («C’est l’indignation qui produit les vers»), déclare Juvénal, lequel fait figure, dans les lettres latines, d’écrivain majeur pour le genre de la diatribe, à la suite de Lucilius, d’Horace, de Pétrone, de Perse, de Lucain, de son contemporain Martial, tous représentatifs de cette propension à la raillerie et à l’humour, qui est un des caractères essentiels de la mentalité nationale, d’origine ou assimilée. Mais, précisément, la question est de savoir ce que signifie au juste cette indignation du poète.

L’auteur des «Satires»

De la vie de Decimus Junius Juvenalis, né à Aquinum, en Campanie, on ne sait pas grand-chose, sauf qu’il était le fils, véritable ou adoptif, d’un affranchi au moins fort à son aise, qu’il passa, selon Suétone, la moitié de sa vie dans la fréquentation des rhéteurs, qu’il avait «déclamé» longtemps avant de commencer à écrire, qu’il eut Martial pour ami et qu’il fut peut-être exilé vers la fin de sa vie; mais cela est plus que douteux et n’a, du reste, aucune importance. On s’accorde pour classer les Satires en cinq livres, non sans difficultés touchant le détail de la chronologie. Livre I: la vocation satirique, les hypocrites, les embarras de Rome, le turbot de Domitien, les parasites; livre II: les femmes; livre III: misère des professions libérales, la noblesse, les débauchés; livre IV: les vœux, le luxe de la table, la véritable amitié; livre V: le remords, l’éducation, les superstitions et le fanatisme de l’Égypte, le métier militaire (pièce incomplète).

On retrouve, mélangés dans ces écrits, les thèmes ordinaires d’un genre traditionnel: dénonciation des vices et des ridicules, attaques contre les déformations et les ignominies du temps présent (imputables notamment aux influences de l’Orient et au progrès du cosmopolitisme), éloge des antiques vertus et prédication de topiques moraux. Il n’y a là, dans le fond, rien que de très attendu. Une question nous sollicite davantage, qui a été nettement mise en lumière par D. Nisard: quand on y regarde de plus près, ce qui apparaît d’abord comme une «sainte colère» fait éclat à retardement, en une époque où les personnages directement mis en cause sont déjà «couchés le long de la voie Latine ou de la voie Flaminienne»: l’auteur n’attaque que des morts. Domitien, l’affreux, a disparu depuis quatre ans, et, si les mauvaises mœurs ont la vie dure, c’est au moment où les Antonins s’efforcent de remettre un peu d’ordre dans l’Empire que Juvénal lance ses foudres. C’est pourquoi l’œuvre du poète «apparaît pour ainsi dire en porte à faux sur son époque et en bonne partie inactuelle» (B.-A. Taladoire). Mais, tout compte fait, cela ne surprend guère. Quand on passe en revue les produits du «vinaigre italien» dont parle Horace et qui assaisonne volontiers les manifestations de la vie nationale, dans la réalité comme dans les lettres, on s’aperçoit qu’il est toujours versé avec une prudente mesure par les spécialistes de l’agressivité. Nequid nimis... Les Grecs avaient un autre mordant dans l’exercice de la fureur polémique. Certes, on ne connaît aucune loi de censure qui ait jamais été édictée à Rome; mais, alors que, dans la démocratie athénienne, le peuple pouvait se laisser moquer sans rien perdre de son pouvoir, l’aristocratie romaine ne pouvait tolérer trop d’audaces venant des railleurs.

Une œuvre? Un style?

À quoi tient donc cette réputation de militant et de «vengeur» qui a fait le renom de Juvénal, depuis le Moyen Âge jusqu’à Victor Hugo, en passant par Boileau, Mathurin Régnier, La Fontaine, Dryden, Samuel Johnson, Pope, Diderot et Byron? Simplement, selon nous, à une confusion touchant la manière dont Juvénal s’entend à mettre en valeur sa vertu rhétorique. Il est évident que ses attaques sentent trop souvent une pratique d’école faite de procédés, de recettes, de prescriptions formelles; une perpétuelle recherche de l’effet et de l’outrance; bref, une exaltation de commande, plus apte à nourrir les «fausses passions» qu’à ordonner les vrais élans du cœur. Cela dit, il n’en est pas moins certain que le poète transcende sa formation d’orateur par des qualités toutes personnelles de souffle et de verve, par la force d’un entraînement verbal, sans le secours duquel certaines satires ne seraient que des juxtapositions insuffisamment équilibrées de thèmes rebattus et de procédés littéraires. C’est la même puissance des mots et des rythmes qui sauva nombre de poèmes de Hugo, à qui l’on pense inévitablement quand on lit Juvénal. Songeons aux Châtiments , aux références de leur auteur dans Les Quatre Vents de l’esprit , la Préface de Cromwell et William Shakespeare ... Quels que soient les défauts de l’œuvre, on admire cette maîtrise qui plie à son service les règles d’un art affaissé et qui lui confère, même contre la sincérité, la valeur toute-puissante d’une persuasion poétique. Au bout du compte, et autant qu’il nous est permis d’en juger, il se peut que Juvénal n’ait été ni un philosophe ni un lutteur politique; qu’il ne faille tirer de son œuvre aucune doctrine d’ensemble, sans aller jusqu’à déclarer avec Nisard que, sans conviction réelle, «il ait pris son parti volontiers d’une société qu’il méprisait en secret, aigre et amer dans la forme, mais insouciant dans le fond»; qu’à l’exemple de Tacite et de Martial il ait seulement goûté une sorte de «délectation morose» à déceler les vices et à fulminer contre les mœurs du temps, au nom de la vertu des ancêtres et d’un passé plus ou moins mythique. Mais, en tout état de cause, on a affaire à un moraliste «dans l’âme», riche d’observations et de pensées sur le chapitre de l’humaine condition – les premiers écrivains chrétiens et ceux du Moyen Âge l’ont justement souligné –, à un digne citoyen pénétré de fierté nationale, du sentiment de l’honneur aussi, notamment dans l’exercice de l’art littéraire, contre les formes décadentes et les clichés de commande. Au reste, s’il s’impose à nous, c’est par la qualité d’un réalisme issu de la meilleure veine latine, mis en valeur par une langue de belle qualité et par un style, à la lettre, percutant. C’est à ce titre qu’il fait figure de maître. On peut noter, aux débuts de la littérature chrétienne, son influence dans l’humeur violente de Tertullien, champion intransigeant de la nouvelle foi contre le paganisme; et cette autorité ne fera que s’affirmer, par la suite, dans le discours latin, prose et poésie, au temps de la Renaissance constantino-théodosienne.

Juvénal
(en lat. Decimus Junius Juvenalis) (v. 60 - v. 130) poète latin; ses Satires brossent un tableau réaliste de son époque.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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